Picasso-Cézanne: Aix s’emmêle les pinceaux
ARTS. «Picasso-Cézanne», une confrontation inaboutie sur la filiation spirituelle des deux peintres.
Cézanne a un petit-fils? «Mais le petit-fils de Cézanne, c’est moi».
Parmi les bons mots prêtés à Picasso, celui rapporté par Pierre Daix (1) n’est pas le moins pertinent.
A la grande foire «Picasso et les Maîtres», la quasi absence du peintre aixois était un des manques les plus difficilement compréhensibles.
A Aix, le musée Granet voudrait bien surfer sur l’affluence du Grand Palais pour reprendre cette confrontation. 100 000 billets sont déjà prévendus pour ce qui s’affiche comme la méga-exposition de l’été.
Malheureusement, la déception est à la hauteur du sujet, tant Bruno Ely, son directeur, a du mal à tenir son propos.
Quand Picasso atteint ses vingt ans, Cézanne en a bien soixante-deux. Dans le Paris des années 1900, son œuvre entre lentement dans l’esprit du jeune Catalan.
Sortant des figures sentimentales, il s’en sert pour renouer avec une force d’expression qu’il puise aussi bien chez Gauguin, ou dans les figures ibères. Il est alors attiré par le côté «fruste» et «sauvage» qu’avait noté la Revue blanche dans celui qui se voyait comme un «primitif de l’art nouveau».
Impressionné par la liberté des compositions présentées au Salon d’automne de 1906, à la veille de la mort de Cézanne, Picasso porte un autre regard sur leur géométrie.
Multiplicité des points de vue, renversements de perspective, réorganisations spatiales et «déformations cohérentes», selon l’expression de Merleau-Ponty: autant d’outils de «la révolution de la peinture» (Daix) que Picasso a en tête.
Il trouve alors cette articulation du primitivisme à la construction qui va culminer dans les Demoiselles d’Avignon.
Aidé de la simplicité des motifs (maison, tronc d’arbre, assiette, pomme, visage), il découpe les morceaux d’abstraction qui vont former la grille du cubisme.
Il y a aussi ces vocalises dans la ligne, les tons et les contrastes qui font passer les vibrations de lumière.
Ce qui compte, ce n’est pas la pomme, mais «la poussée rythmique de l’espace sur cette forme», dira Picasso.
La sensibilité cézanienne est manifeste dans les blocs des paysages réalisés à Horta, près de Saragosse, dans la période clé de 1909.
Les Baigneurs mènent au Garçon conduisant un cheval, le portrait de Madame Cézanne à celui de Gertrude Stein, et par-dessus tout les Baigneuses pour le nu.
Mais portraits et natures mortes sont aussi des champs de bataille entre les deux peintres.
En réalisant un portrait de Vollard onze ans après Cézanne, Picasso signe son irréductible différence par la fragmentation et le retrait des couleurs.
Il n’est pas innocent qu’il parle de son aîné comme d’un grand-père, à la fois proche et distant. Il en invoque la protection, sans la pesée du père.
Denis Coutagne dans le catalogue a raison, quand il dit qu’en prétendant choisir Cézanne comme seul maître, il se trouvait le moyen de se débarrasser de tous les autres. Il ne cessera pas de l’évoquer, par le chapeau, la pipe ou le compotier, mais ce sont plutôt des fétiches amusés qui parsèment ses toiles.
Les deux Méridionaux se ressemblaient aussi par la volonté de briser les cadres classiques, le tempérament rebelle, la virilité conquérante.
Malheureusement, le musée d’Aix ne trouve pas la rencontre. Les collections ne se séparent pas facilement de ces chefs-d’œuvre.
Il y a de très beaux tableaux, mais le croisement ne se fait que par bribes dans un accrochage dont l’inesthétique le dispute à l’incohérence.
En cours de route, Cézanne est purement et simplement abandonné. Vient l’anecdote, les buffets Henri II ou les portraits de Jacqueline peints à Vauvenargues, à une période qui n’a rien de cézanienne.
Terminer l’exposition sur la corrida, sous prétexte qu’Aix est une étape vers les arènes, c’est une blague. Son coût, en coproduction avec la Réunion des musées nationaux, est de 9 millions d’euros, hors assurance.
La collectivité en a investi dix millions pour impulser alentours une soixantaine de projets satellites. Aix est devenu Cézanneland.
Le véritable sens de cette manifestation est résumé par l’énergique député-maire Maryse Joissains (UMP), qui chiffre à 60 millions d’euros les retombées du centenaire Cézanne il y a trois ans (dont l’exposition manquait déjà d’intelligence). 380 000 visiteurs alors + 800 000 au Grand Palais: les bouliers s’affolent. L’Histoire de l’art ne peut guère y résister.
VINCENT NOCE
(envoyé spécial à Aix-en-Provence)
(1) Dictionnaire Picasso (Laffont)
Picasso Cézanne, Musée Granet, Aix-en-Provence. Tél. 04 42 52 88 32. Jusqu’au 27 septembre. www.museegranet-aixenprovence.fr





Je remercie l'intelligence de cet article qui pointe du doigt le commerce culturel à l'oeuvre actuellement.
Comme dit très bien "Denis K" c'est un évènement marketing comme une rencontre au stade de France... un grand show à la jojo... une foire internationale... oui, c'est tout ça, sauf des toiles de peintres offertes intelligemment et amoureusement au regard du plus grand nombre.
Problématique ronflante et tape à l'oeil "Picasso/Cézanne" dont seulement une poignée de concernés comprendront l'intérêt historique et esthétique...on ne va pas voir une expo de Picasso; non il va falloir se tripoter les neurones pour en faire une grande confrontation formelle : la poule vient de l'oeuf, et Picasso vient de Cézanne...
Mme Albanel s'est fait tirer son plan de carrière ministériel quelques mois après sa venue à la cour : faire du chiffre, des recettes... que le ministère de la culture ne soit pas un gouffre financier mais au contraire, une manne... Quelques bons petits aux bons endroits et l'affaire est dans le sac. On formate tout ça et on paye son ticket pour une mémoire tout ce qu'il y a de préfabriquée, et comme les préfa. de mon enfance : pas fini.
Ce n'est pas fait pour parler, pour durer, pour en ressortir transfiguré une expo comme ça, c'est fait pour montrer.
J'irai voir cette expo car je suis ravie de voir des toiles de ces deux-là, pas trop loin de chez moi... Mais le reste... leur decorum et le discours qui va avec...
Rédigé par : SophieD. | 05.06.2009 à 13h39
Bien vu, on ne va plus admirer des toiles d'artistes mais on s'enorgueilli d'être aller à l'expo (même remarque pour le festival d'art lyrique à Aix). On crée l'événement, c'est du marketing, on porte un tee-shirt Picasso comme un maillot d'une équipe de foot.
Mais, ces expositions sont pour la quasi totalité d'entre nous d'admirer des chefs d'oeuvre, on ne peut pas faire le tour du monde des musées (et des collections privées). Quaant au côté didactique il est toujours discutable à l'infini.
Rédigé par : Denis K | 04.06.2009 à 13h36