Erwan Redon, un enseignant "désobéisseur" dans le collimateur
MARSEILLE. Entre sa classe de
CM1-CM2 de l’école des Convalescents à Marseille, les réunions de son
comité de soutien et les rendez-vous téléphoniques avec son avocate,
Erwan Redon n’a pas une seconde à lui. Et pour cause. Ce professeur des
écoles «désobéisseur», qui refuse d’appliquer certaines
réformes nuisibles, selon lui, aux élèves, passe en conseil de
discipline ce matin [actualisation: le conseil a été reporté, lire ci-dessous]. Et il risque le licenciement pur et simple.
Dispositifs absurdes. Lancé en novembre dernier, le mouvement de «résistance pédagogique», qui rassemble quelque 3 000 enseignants et directeurs d’écoles ayant publiquement déclaré leur intention de «désobéir» face à des dispositifs absurdes, est aujourd’hui dans l’œil du cyclone. Après les rappels à l’ordre et les menaces verbales, les retraits de salaires et le blocage de promotions, le ministère de l’Education nationale est passé à la vitesse supérieure pour punir les «désobéisseurs», des fonctionnaires qui contestent la hiérarchie. Les chefs de file encourent désormais des sanctions disciplinaires, allant de la mutation d’office à la révocation.
Erwan Redon est le premier des deux enseignants convoqués cette semaine devant une commission mixte paritaire - composée de dix représentants de l’administration et de dix des syndicats. Alain Refalo, professeur des écoles à Colomiers, près de Toulouse, suivra jeudi. C’est lui qui, le premier, avait rendu publique une lettre à son inspecteur, le 6 novembre, où il se déclarait en «résistance pédagogique» contre des réformes absurdes. Il fustigeait notamment les deux heures de soutien individualisé aux élèves en difficultés que les enseignants doivent faire depuis la rentrée 2009 sans avoir reçu de formation particulière, alors même que le ministre Xavier Darcos supprime des postes de Rased, ces maîtres spécialisés dans la difficulté scolaire.
Une autre figure du mouvement, Bastien Cazals (1), directeur d’école à Saint-Jean de Védas, dans l’Hérault, est, lui, sous le coup d’une double procédure disciplinaire. Son inspecteur d’académie a engagé des démarches pour le destituer de son poste et pour lui infliger un blâme. Bastien Cazals a déjà subi un retrait de 36 jours de salaires. Il s’est aussi vu interdire de s’exprimer dans les médias dans le cadre de ses fonctions. Comme la plupart des «désobéisseurs», il refuse de mettre en place l’aide individualisée telle qu’elle est prescrite par le ministère. De plus en tant que directeur, il refuse de remplir l’enquête informatique «Base élève», dénonçant un nouveau «fichage».
Le choix du moment pour cette offensive en règle n’est sans doute pas fortuit. L’école est finie, ce qui complique la mobilisation des parents d’élèves ou des collègues en faveur des enseignants visés. De plus cette semaine, toute l’attention est tournée vers les résultats du bac 2009 - des épreuves du premier groupe aujourd’hui, du rattrapage en fin de semaine. Xavier Darcos, le ministre sortant, a dû juger qu’il aurait ainsi le maximum d’efficacité avec un minimum de bruit. Ces «désobéisseurs», des «gauchistes» à ses yeux, l’exaspéraient. En plus ils remettaient en cause des réformes - celles du primaire - qu’il se vante d’avoir réussies à la différence du lycée…
Conscience. Son successeur Luc Chatel, nouveau venu à l’Education qui se met aux dossiers, a donné des indications selon lesquelles il n’entendait pas plier. Le ministère espère pouvoir régler l’affaire avec le soutien de l’opinion, en fustigeant ces profs qui font de la politique au lieu de s’occuper des élèves, hostiles au changement et craignant de travailler plus. En face, les «désobéisseurs» arguent du fait qu’un fonctionnaire ne doit pas obéir aveuglément et en toute circonstance, qu’il a une conscience et une liberté de pensée, et que bien des exemples dans l’histoire ont montré que la servilité n’était souvent que de la lâcheté.
«J’aime mon métier et je le redirai devant la commission, mais je ne suis pas prêt à l’exercer dans n’importe quelles conditions» :très calme, en bermuda et catogan, Erwan Redon, 36 ans, accusé d’«insuffisance professionnelle» par l’inspection, n’est apparemment pas du genre à céder. Il a déjà 32 jours de retrait de salaires. S’il est licencié, il ira jusqu’au tribunal administratif, assisté par Irène Terrel, l’avocate de Julien Coupat dans l’affaire de Tarnac.
Proche des courants pédagogiques alternatifs, depuis qu’il enseigne, Erwan Redon refuse les inspections - «nous avons une liberté pédagogique. Or l’inspecteur vient nous contrôler et nous dire comment travailler». Hostile aux nouveaux programmes et à l’aide individualisée, il a aussi refusé de faire passer les évaluations de CM2 en février : «J’ai attendu la fin de l’année pour le faire car je refuse de mettre les enfants en situation de prépa-concours. Et cela entraîne une mise en concurrence des écoles.»
VERONIQUE SOULE
(1) auteur de Je suis prof et je désobéis, ed. Indigène, 2009
Report de la commission disciplinaire
La commission disciplinaire de l'Inspection d'académie des Bouches-du-Rhône, devant laquelle Erwan Redon était convoqué ce mardi pour "insuffisance professionnelle", a été reportée en août.
"C'est un problème de forme. Mes services ont formulé la convocation à la commission disciplinaire en utilisant le terme d'insuffisance professionnelle. L'insuffisance professionnelle ne peut se traduire que par un licenciement. Or, on n'est pas dans cette logique-là", a expliqué à l'AFP l'inspecteur d'académie des Bouches-du-Rhône, Gérard Trêve.
"Il s'agit seulement d'une sanction disciplinaire pour non exécution des tâches qui sont dues par un fonctionnaire. J'ai accepté qu'à la demande de la défense, la commission disciplinaire soit reportée", a-t-il ajouté, évoquant "une "maladresse" voire une "erreur" de ses services dans la qualification retenue.
En août, à une date encore indéterminée, M.Redon devra répondre de "non respect des obligations professionnelles" devant la commission et risquera une sanction allant de l'avertissement à la révocation, selon M. Trêve.
Cette convocation "n'a rien à voir avec les réformes qui sont refusées. Les rapports d'inspection sur lesquels je me suis appuyé datent de 2005, a ajouté l'inspecteur. En ce qui concerne le soutien scolaire non fait, je considère qu'il est sanctionné par les retenues de salaire que j'ai opérées". (AFP)





à ouf un ouf :
"j'aurais aimé avoir la chance d'être en situation professionnelle d'écouter, de comprendre"
Voilà ce qu'a dit l'ien précédent.
Ecouter et comprendre,ce qui n'a pas été fait une seconde à Marseille. Probable que ouf un ouf a omis de se renseigner. Comme beauccoup dans notre beau pays.
Rédigé par : paul | 12.07.2009 à 12h40
Bravo M. Jourdaned d'écrire "J'aurais alors été en mesure de démontrer concrètement pourquoi et comment de tels enseignants sont parmi les plus consciencieux, servent efficacement la cause des enfants (sans se soucier de celle des politiciens, certes) et, en définitive, honorent le service public d'éducation". Tout est dit sur l'objectivité de cet inspecteur EN en retraite. jugement serein sur des instit sans lesinspecter, sans les voir,sans les connaître, sans contrôle ..., encore un pédagogue serieux et laborieux. C'est dans l'ordre judiciaire qu'il aurait du être fonctionnaire et exercer en s'appuyant sur son "son intime conviction ....
Rédigé par : Ouf un ouf | 11.07.2009 à 15h03
Inspecteur de l'Education nationale en retraite, je suis horrifié presque quotidiennement par l'avalanche de mesures ministérielles pernicieuses, depuis M. de Robien, et par leurs conséquences réelles sur le devenir éducatif des enfants. Je crois savoir que cette agitation comminatoire désespère au passage nombre d'équipes enseignantes et de circonscription, dont l'investissement et le dévouement sont trop souvent méconnus.
A l'inverse, j'aurais aimé avoir la chance d'être en situation professionnelle d'écouter, de comprendre et d'avoir à rendre compte des actions civiques non violentes que mènent des Refalo, Cazals et autres Redon, au service des enfants. J'aurais alors été en mesure de démontrer concrètement pourquoi et comment de tels enseignants sont parmi les plus consciencieux, servent efficacement la cause des enfants (sans se soucier de celle des politiciens, certes) et, en définitive, honorent le service public d'éducation.
C'est dire combien je suis peiné de les voir traînés dans la boue, à travers certains commentaires. La bonne foi de leurs auteur(e)s n'est pas en cause. En revanche, ce qui m'attriste, en lisant les attendus de certains jugements, c'est de constater à quel point la "communication" médiatique à sens unique a pu envahir les "cerveaux disponibles", par rétention d'informations incontestables et approfondies. Mais il est vrai qu'au pays de Descartes, les médias trouvent plus commode de pratiquer la simplification - fût-elle trompeuse - que de présenter la réalité qui ne saurait s'affranchir de la complexité.
En assumant au grand jour leur manière de défendre une éducation de qualité étayée par des expertises et non à la botte des "coups politiques", ces enseignant.e.s ridiculisent à juste titre une institution qui s'accommode depuis des décennies de désobéissances connues de tous et pourtant lourdes de conséquences. C'est probablement cette honnêté que l'institution leur reproche mais cela n'est pas acceptable, ne serait-ce qu'au regard de la constitution. A titre d'exemple, combien d'enseignant.e.s respectent-ils/elles la loi et la réglementation en matière d'interdiction des devoirs écrits à la maison (même facultatifs, précisent régulièrement les textes officiels de 1956 jusqu'à 1994) ? De même, y a-t-il eu la moindre sanction contre toutes celles et ceux qui n'ont pas mis en oeuvre les cycles pédagogiques, la différenciation pédagogique, la rénovation de l'enseignement scientifique, entre autres ?
Deux poids, deux mesures.
Décidément, j'ai de plus en plus mal à mon service public d'éducation nationale, comme disait déjà, en d'autres circonstances, un de mes collègues...
Rédigé par : jacques jourdanet | 10.07.2009 à 18h41
Désinformation
Ce n'était pas une erreur : le motif "d'insuffisance professionnelle" était insoutenable et aurait risqué de démontrer a contario l'indigence et les vrais motifs de l'administration.
Le "non respect des obligations professionnelles" est bien plus facilement utilisable pour se débarrasser de ceux qui gènent !
Les fameux "rapports" : qu'est-ce qui est plus facile que de fabriquer des rapports ? L'histoire de toutes les résistances en regorge.
"En ce qui concerne le soutien scolaire non fait" : faux. Non seulement le service a été effectué, mais d'une manière différente, et le tribunal administratif de Montpellier vient d'annuler deux sanctions identiques et pour le même motif.
Il est très facile pour l'autorité qui détient un pouvoir de fabriquer des images défavorables pour justifier aux yeux de l'opinion leurs actions. Très vieille ficelle.
Rédigé par : Bernard | 10.07.2009 à 12h35
bien sûr, ces enseignants s'exposent à des critiques sévères d'une partie de l'opinion, bien pensante, et à de graves sanctions du ministère, à qui on peut faire confiance en matière de répression calculée justifiée par la morale et l'intérêt des enfants, évidemment, un truc classique de manipulation politique de l'opinion naïve par le sentiment; mais justement il y a plusieurs sujets! les devoirs des fonctionnaires certes, mais aussi ceux de l'Etat et dans ce cadre le déclin du niveau de l'enseignement d'abord et la recherche des responsabilités! quand on voit le bac bradé comme aujourd'hui, il faudrait se poser des questions! or tout ça commence avec le bousillage de l'école primaire depuis trente ans! un lent processus. Les citoyens devraient s'interroger sur les causes du malaise enseignant, au lieu de caricaturer leurs motivations.
Rédigé par : Nicolas | 09.07.2009 à 09h38