La colère comorienne annule les vols
MARIGNANE Il y a des femmes assises par terre qui chantent sans fatigue et des hommes debout qui crient et s’énervent. Il y a de la colère et des larmes. Des centaines de Comoriens de Marseille ont déboulé hier à l’aéroport de Marignane (Bouches-du-Rhône), pour réclamer l’annulation du vol de 18 heures vers Moroni. «Stop ! Plus jamais ça !», dit un tract qui accuse la compagnie Yemenia de «bafouer notre dignité […] en fixant la valeur d’une vie comorienne à 20 000 euros», la somme promise en premier dédommagement après le crash de mardi.
Pour ce vol 7 501 d’hier, Yemenia a pris soin pourtant d’informer qu’il «sera opéré par un Airbus 330» et qu’il «n’y aura pas de changement au niveau du type d’avion jusqu’à Moroni : l’avion se posera à Sanaa [Yémen] pour refaire le plein de fuel et nos passagers poursuivront leur vol vers Moroni sur le même avion». Une forme d’aveu : Yemenia n’utilisera pas d’«avion poubelle», comme les Comoriens appellent celui qui s’est écrasé avec 153 passagers à bord (dont 60 Comoriens de Marseille). Mais ces paroles ne convainquent pas. «Tant qu’ils n’annulent pas l’avion, on va rester là», explique Kadafi Toufaili, 27 ans. Son épouse rappelle que les allers-retours pour les Comores coûtent près de 1 400 euros : «C’est comme si on payait cher pour mourir.»
«Emotionnel». Une fille a revêtu un gilet de sauvetage et écrit au feutre dans le dos : «Protégez-nous.» L’ambiance est tendue : certains voyageurs veulent partir quand même. Ils n’ont pas les moyens de s’acheter un billet sur une autre compagnie, où il n’y a pas forcément de place en cette période de vacances… Ça négocie. A 14 h 30, le directeur de l’aéroport Pierre Régis lance dans le porte-voix ce que tout le monde attend : «Yemenia a décidé d’annuler le vol de cet après-midi.» La foule crie : «Ouais !» La compagnie va rembourser les billets aux 200 passagers. L’avion ne s’est d’ailleurs même pas posé. «C’est de l’émotionnel pur qui s’exprime, ce serait un manque de respect de leur dire que le vol part», précisera le directeur. Mais les manifestants en réclament plus : «On ne veut plus de Yemenia ici ! Faut arrêter Yemenia !»
La foule veut aussi un avion spécial pour les familles endeuillées. Les palabres, virulentes, continuent. Pour le directeur de l’aéroport, Yemenia, qui a déjà annulé un vol mercredi à Marseille, «va reconsidérer ses escales en France». Et peut-être se retirer. «Ils sont très ennuyés, rappelle Pierre Régis. Ils ont un équipage de onze personnes qui est mort. C’est une catastrophe pour la compagnie aussi.»
Déboussolés. Côté passagers, Youssouf Chamsoudine est venu de Lyon pour embarquer. Il a téléphoné avant à Yemenia : «On nous a dit de venir.» Et il ne décolle pas. «C’est un peu triste. Ils ne doivent pas rembourser, ils doivent proposer une autre solution.» Les Comoriens sont tous déboussolés. Ils sont environ 70 000 à Marseille, économisent des mois, sur des revenus souvent modestes, pour voyager. Ils choisissaient Yemenia car elle autorise 45 kilos de bagages par personne (contre 25 pour les autres). Comment faire maintenant ? D’autres compagnies existent (Air Madagascar, Air Austral, Emirates). Mais en pleine période de vacances, il n’est pas évident d’obtenir des places.
«C’est bien beau d’annuler. Mais après, est-ce que votre problème est réglé ?», a demandé le directeur. Non. Mais les Comoriens en colère veulent marquer le coup. Arrêter de subir. «C’est triste d’attendre 153 morts pour agir», dit un homme. «Maintenant, il va falloir canaliser cette énergie pour changer les choses dans le bon sens», estime Said Ahamada, 36 ans. Président de la chambre de commerce franco-comorienne, il propose la création d’une commission sous l’autorité du ministère français des Transports, avec des représentants de la diaspora et des autorités comoriennes, pour éclaircir les conditions de l’accident et «rassurer la communauté sur les conditions de sécurité». Ahamada suggère : «Tant qu’elle n’a pas rendu ses conclusions, aucun vol de Yemenia n’est autorisé.»
Depuis l’an dernier, des Comoriens protestaient contre la compagnie. Sans succès. «On ne s’est pas adressés aux bonnes personnes, regrette Ahamada. On a tapé sur les Etats comorien et yéménite. Il aurait fallu faire pression sur les autorités françaises. On est français, on a des élus. Ça aurait été plus efficace.» Nassurdine Haidari, élu PS et porte-parole des manifestants, prévient : «Dès que nous entendons parler d’un vol de Yemenia à Marignane, nous revenons !» Le prochain est prévu lundi. Pas sûr qu’il soit maintenu.
MICHEL HENRY



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