La révolution discrète de Force ouvrière à Marseille
POLITIQUE - C'est un coup d'Etat très feutré qui s'achève aujourd'hui à Marseille. Force ouvrière organise son congrès des territoriaux de la ville et de la communauté urbaine (ailleurs, cela s'appelle une assemblée générale, à Marseille un congrès car ils sont 650 délégués, pour 16.000 syndiqués). Ils en profiteront pour officialiser, cet après-midi, leur changement de secrétaire général et officiellement tout le monde fera comme la passation était normal, voulue par tout le monde. Pas du tout subie par le principal intéressé, Elie-Claude Argy, pourtant poussé dehors par toute la base. Il cède sa place à son adjoint. Un changement important pour le principal syndicat des collectivités marseillaises. Et potentiellement un petit séisme pour la ville de Marseille. Décryptage de l'événement en cinq points...
Il y a la raison officielle, et les raisons réelles. Officiellement donc, Elie-Claude Argy prend du champ car il est appelé à des fonctions nationales. Il s'occupera des prochaines élections professionnelles de la confédération, dans deux ans. Voilà pour l'habillage. Car en réalité, le poste a peu de contenu, chaque ville organise elle-même ses scrutins. En réalité, Elie-Claude Argy rend son poste de secrétaire général parce que sa base ne veut plus de lui, n'en peut plus de lui. Elle voulait même le débarquer l'été dernier, mais Jean-Claude Mailly, secrétaire général de la confédération et co-présidant des travaux aujourd'hui et demain, a demandé de mettre les formes, d'attendre le congrès pour que cela se voit moins. Argy a laissé le lien se distendre avec sa base. Il s'occupait plus de politique que de syndicalisme depuis des années, se mêlait de plus en plus de la tambouille électorale marseillaise (lire plus loin). Selon les syndiqués (1), il a aussi fait beaucoup de tort à l'image de Force ouvrière en se posant depuis 2008 en faiseur de rois. Dans Libération ce matin (lire dans la zone abonnés), un membre de la nouvelle équipe le traite à sujet de "paon", explique pourquoi Argy "tombe de haut".
Même si ses successeurs assurent que ce n'est pas ce qui a le plus choqué, le nom du syndicat a aussi régulièrement été évoqué en marge des affaires Guérini. Tout le monde n'a pas apprécié de découvrir comment un directeur de service avait été nommé avec l'intervention de FO pour servir les intérêts des amis d'Alexandre Guérini. Ni d'apprendre qu'Argy avait réussi à fourguer à l'office HLM départemental sa maison, qu'il ne parvenait pas à vendre. La carrière fulgurante de sa femme, après leur mariage - dans les loges du stade Vélodrome, qui appartient à la ville, en présence des principaux élus - a également choqué. Bref, le ras-le-bol est monté, jusqu'à la décision du putsch cet été (lire). "Claude a cherché alors des appuis au plus haut niveau à Paris, raconte un responsable. Mais il a oublié que chez nous, c'est la base qui décide." Or Argy n'avait plus de base.
2 - L'évolution du lien avec les politiques
Patrick Rué, adjoint jusqu'à présent d'Elie-Claude Argy, prend officiellement sa place cet après-midi, après avoir été élu par les 300 membres de la commission exécutive le 4 octobre dernier (son bureau, 67 personnes, a été désigné le 31 janvier). Il promet de revenir à un lien plus normal avec le monde politique. "C'est vrai que quand on est territorial, l'élu est aussi le patron, dit-il. Mais il faut avoir avec lui un rapport de syndicat à patronat. Nous ne sommes pas là pour choisir qui doit être élu, ni pour faire la campagne de personne. Chez nous, une partie des syndiqués sont de gauche, mais certains peuvent voter par exemple pour Bruno Gilles (maire UMP du 3e secteur) ou pour le Modem. Tout le monde doit pouvoir se retrouver sur les luttes communes sans jamais craindre de se retrouver instrumentalisé au profit d'un élu ou d'un parti."
3 - Vers la fin de la cogestion ?
Après guerre, Gaston Defferre avait aidé Force ouvrière à s'installer à Marseille pour combattre l'influence de la CGT, très puissante sur le port et dans toutes les villes alentours. Comment Gaston s'y était-il pris ? Il avait laissé à FO les clés non du bonheur mais des embauches, des promotions, et autres petits avantages (les logements de fonction par exemple). Tu veux une gâche ou une augmentation ? Prends ta carte camarade. Tu es cadre et tu voudrais faire ton travail sans qu'un délégué entrave ton travail ? Idem. Tout cela a permis a FO d'étendre sa toile dans le moindre service, la moindre école de Marseille. Mais avec le temps, ce système est devenu un vrai facteur de frein, de dysfonctionnement pour la ville. Dans la propreté par exemple, l'une des sections qui a poussé le plus fort au départ de Rué... La nouvelle équipe promet un syndicalisme moins ambigu, moins ancré sur la cogestion, et même plus ouvert sur les autres syndicats. Encore une révolution. Les cadres gagneront en autonomie, pourront exercer leurs missions de contrôle ou d'animation sans être pris dans un conflit de loyauté entre le syndicat et leur employeur, promet-elle. "Ils ne veulent plus que le syndicat s'occupe de leurs services, résume Patrick Rué. On peut se retrouver sur les grands enjeux, les retraites par exemple, mais professionnellement, chacun doit rester dans son rôle."
4 - Qui est le nouveau secrétaire général ?
Patrick Rué était depuis 2003 le fidèle adjoint d'Elie-Claude Argy. Un peu le Patrick Mennucci des dernières élections municipales de Jean-Noël Guérini (non, on rigole, encore que le jeu des sept ressemblances pourrait être poussé plus loin). Avant ? Rué avait été recruté par la ville sur concours, il avait une vingtaine d'années, avait commencé sa vie professionnelle du côté de la Caisse d'épargne avant de se tourner vers les espaces verts pour devenir émondeur (élagueur). "A l'époque, raconte-t-il, les gars qui travaillaient là arrivaient souvent de la campagne. Ils étaient un peu frustes, habitués à travailler durement. Nous n'avions pas de gants, pas de ceintures, pas de chaussures de sécurité. J'étais un peu l'aboyeur, j'ai obtenu des tronçonneuses moins dangereuses, des roulottes pour ne plus manger la gamelle au bord du trottoir. On m'a poussé vers le syndicat." Comme il était d'une famille socialiste, avait appartenu aux Jeunesses socialistes, il s'est retrouvé délégué syndical FO. Ensuite ? Il a grimpé les échelons, subissant en interne les ondes des conflits politiques municipaux. Lorsque Michel Pezet, dont il était assez proche, a rompu avec Gaston Defferre, il s'est retrouvé un peu en marge, sous observation, parce que le patron de l'époque, déjà, était légitimiste, proche du maire. Puis il a repris des responsabilités, est devenu permanent dans les années 90, puis l'adjoint d'Argy lorsque ce dernier a remplacé Josette Ventre en 2003. Il deviendra son secrétaire général officiellement cet après-midi.
5 - Est-ce un changement d'hommes, ou de système ?
Tous ceux qui le connaissent bien affirment qu'Elie-Claude Argy n'a pas toujours été le leader suffisant et isolé qu'il est devenu ces dernières années. Les dernières municipales l'auraient fait "disjoncter". Il aurait progressivement perdu le sens des réalités, se comportant en semblable des élus. Or ce ne sont pas eux qui votaient pour lui (ces derniers temps, ils auraient d'ailleurs plutôt voté contre, droite et gauche confondues). Pour éviter de replonger avec son successeur, FO territoriaux a changé son mode de gouvernance. Une équipe resserrée de 14 personnes encadre désormais le secrétaire général, qui a perdu en autonomie, mais gagné en garde-fou. Cette équipe parviendra-t-elle à faire sa révolution culturelle, à accepter un partage moins ambigü des responsabilités entre élus, administration, différents syndicats, au service d'une ville qui a besoin de changements pour cesser de plonger ? Pour la réponse, il faut patienter quelques mois, pour être sûr quelques années. Bien au-delà du temps d'un congrès.
Olivier Bertrand
(1) Contacté à plusieurs reprise, Elie-Claude Argy n'a pas souhaité répondre à nos questions. Cella avait déjà été le cas en septembre : contacté des semaines avant une double page consacré à sa gestion, il avait fait répondre que oui bien-sûr par l'une de ses secrétaires, avant de se défiler, puis de prétendre après publication du papier que tout était faux et que Libé n'avait pas cherché à recueillir son avis. Mails et textos de relance restent à sa disposition.
Lire aussi : FO, l'étrange cheville ouvrière de Marseille





Votre analyse est excellente, Marseille doit cesser de se comporter comme Naples.
Dans mon administration quand on a un problème, mes collègues me disent vas voir "le" syndicat (FO) alors que bien entendu il en existe d'autres comme la CFDT, CNI ou CGT.
C'est dire la culture, à Marseille j'ai l'impression d'être dans un pays totalitaire où on doit chuchoter et faire attention à qui on parle sur son lieu de travail.
Rédigé par : GIL13 | 26.05.2012 à 22h59
Je pense malheureusement que cela est plus un changement d'hommes que de système, FO fait la pluie et le beau temps dans les hôpitaux publics de Marseille, avec son lot de passe-droits, pistons et connivence avec la droite Marseillaise, bref un beau panier à crabes, espérons qu'avec l'arrivée de la gauche propre, (Celle qu'appelle de ses voeux A. Montebourg, l'éthique, la probité, l'équité et l'honnêteté auront un jour leurs places.
Selon ton appartenance ou non à ce syndicat tu peux (ou pas) avoir quasiment ce que tu veux, la république est mise à mal l'égalité est jetée dans la bouche d'égout.
Rédigé par : GIL13 | 26.05.2012 à 22h52
Pezet, que vous dites proche de Rué, a toujours considéré que le poids de FO dans les décisions de gestion courante de la ville était un des édifices à dynamiter pour mettre fin à la primauté des intérêts particuliers sur l'intérêt général qui mine le fonctionnement municipal.
Peut on espérer avec cette nomination que FO va enfin arrêter de se comporter comme un maire bis ?
Rédigé par : frederic | 10.02.2012 à 09h26
Le plus rigolo (d'un rire jaune…) dans ces affaires est que l'un des secrétaires généraux adjoints de FO territoriaux est par ailleurs membre de la direction nationale du Parti Ouvrier Indépendant (on savourera ses tirades sur l'"indépendance syndicale dans la presse de ce parti…), qui se la joue "plus révolutionnaire que moi tu meurs" en diverses circonstances. C'est ce Monsieur qui avait lors du conflit des retraites dénoncé publiquement la grève des tatas des cantines !
Rédigé par : Zumbi | 10.02.2012 à 00h43
Excellente analyse.
Je me garderais bien de généralsier, mais, cette histoire est'elle unique et spécifique de Marseille?
Rédigé par : XGerard | 09.02.2012 à 14h03
hahaha, pas mal le système mafieux, et après on s'étonne...
Rédigé par : boblulf | 09.02.2012 à 12h08
C'est curieux. A Marseille tout le monde sait. Personne ne dit rien. Le coup des tribunes, bravo... Mais c'est l'arbre qui cache la forêt. GD a pérennisé un système mafieux dont la ville peine à se débarrasser. Ne veut pas se débarrasser supposant que ça la protège du nord. Pitoyable copie de Phocée !
Rédigé par : jmhc | 09.02.2012 à 09h30