La saga de la Cité radieuse de Marseille
ARCHITECTURE - Depuis deux jours, on s'inquiète pour elle, on la veille, on l'arrose, on l'ausculte. la Cité radieuse de Le Corbusier à Marseille, proie d'un incendie tout à tour violent et rampant. Il a détruit huit appartements, en a endommagé au moins 35. Tous les habitants on t été évacués et la ville, quelques heures, a craint le pire. Que cet incendie ne s'arrête pas, qu'il ravage comme celui des Nouvelles Galeries en 1938. Alors soudain, l'importance de la Cité est remonté. Et avec elle mille récits. Ceux qui ont vécu là parlent de cet endroit avec un mélange de nostalgie et d'exigence, une sorte de familiarité, d'intimité. Quand ils parlent de son concepteur, ils disent souvent Corbu, comme on parlerait d'un cousin, ou d'un grand-père. Sait-on tout de sa Cité ? En 2013, la capitale européenne de la Culture doit lui consacrer une exposition. Fera-t-elle découvrir des plans originaux, des croquis inédits, de nouvelles petites histoires pour comprendre un peu mieux celle de l'urbanisme au XXe siècle ? En attendant, que sait-on de cette barre idéale et vieillissante, sévère et utopique, qui a failli se trouver au Nord de Marseille, puis au ras des calanques, avant de pousser là, boulevard Michelet...
Après guerre, elle est devenue d'actualité. Le ministre de la Reconstruction, Eugène "Claudius" Petit (l'un des membres fondateurs du Conseil national de la résistance), retient en 1945 deux grands projets pour Marseille. La reconstruction du port et de ses alentours, largement détruits. Et la construction de la Cité radieuse, pour pallier le manque de logements. Plusieurs emplacements sont alors envisagés. On évoque les quartiers Nord, en bordure du port industriel, à proximité de l'actuel lycée Saint-Exupéry. Puis l'extrême Sud, vers ce qui est aujourd'hui la résidence du Roy d'Espagne. Puis finalement, on retient ce débouché de la vallée de l'Huveaune où à l'époque il n'y a quelques bâtisses, presque rien. Puis cette barre dressée, toute blanche, saisissante.
L'accueil marseillais est très mitigé. La reconstruction du centre a été donnée à des architectes locaux, qui pour certains méprisent le travail de Le Corbusier. Ce dernier travaille avec des confrères étrangers, quelques-uns rencontrés aux Congrès internationaux d'architecture moderne. André Wogenscky, dont la famille vient de Pologne et qui a grandi dans les Vosges, comme cette pierre rose et brute, inégale, qui dans les premières années pavera le sol au pied de la cité. Le Grec Georges Candilis, responsable du chantier. Saisissant contraste entre leur travail et la signature plus classique des architectes du centre-ville.
A la construction, l'Etat est maître d'ouvrage du projet. C'est très rare pour des logements. Les premiers appartements sont cédés en compensation de dommages de guerre, l'Etat veut vendre les autres après leur livraison, en 1952, mais il ne trouve guère preneur et les loue finalement à ses fonctionnaires, avant que la cour des comptes ne mette fin à la pratique, relevant que l'Etat n'a pas vocation a être logeur. Les locataires peuvent alors acheter leurs logements. A prix intéressant.
Dès les premières années, ces habitants sont assez militants, par la force des choses. A l'extérieur, on moque dans toute la ville leur forteresse incongrue dans le paysage nu ? On la rebaptise la "Cité du fada" ? Alors ils doivent se défendre, la défendre. Défendre leur logis, assumer sa modernité. Il est construit sur une armature de poteaux et de poutres formant une sorte de treillis, comme un casier à bouteille. Là-dedans, on construit des sortes d'alvéoles, de cellules en béton, étanches les unes par rapport aux autres. A l'intérieur de chacune s'imbriquent quatre appartements en duplex. L'isolation phonique est excellente. Les logements sont assez profonds, tout en longueur, étroits. Ils font environ 90m2 mais il y a aussi quelques studios plus petits, et également une poignée de très grands appartements aux angles de la Cité. Au total, quelques 23 formes différentes pour 337 logements.
Pour y accéder, il y a les passages communs. Quelques 337 logements, mais un seul accès, une circulation principale, pour qu'on se croise, qu'on se parle. La grande coursive centrale, vite rebaptisée "la rue". L'unique hall, avec son auvent, comme les théâtres et les hôtels new-yorkais de l'époque. Les trois ascenseurs, de marque américaine. Et bien-sûr le toit. Son théâtre, parfois occupé par le Théâtre quotidien de Michel Fontayne et Roland Monod. Le ciné-club, qui deviendra un gymnase. La cour de l'école maternelle. La piscine. A mi-hauteur, des commerces, un hôtel, et plus tard un restaurant, où l'on mange plutôt bien.
Passées les coursives sombres, les visiteurs et habitants débouchent dans des appartements extrêmement lumineux. L'architecture hygiéniste est passée par là. Des logements traversants, qui offrent la mer d'un côté, la montagne de l'autre, des placards partout. Des cuisines déjà équipées, a=vec des meubles signés Charlotte Perriand, des teintes choisies par Le Corbusier. De grandes surfaces uniformes et claires, et des touches vives, chaudes, par endroits (2). L'orientation n'est pas idéale. L'été, il fait trop chaud le matin dans le salon, puis le soir dans les chambres. Pour le reste, tous ceux qui ont vécu là raconte un lieu où l'on se sent vite chez soi, malgré le béton, le côté monacal. Le Corbusier avait imaginé construire à Marseille une dizaine de ces unités de vie, qu'il appelait "machines à habiter". C'était avant que les Zup ne reprennent à moindre coût certaines des leçons de la Charte d'Athènes, ne décide définitivement à la place des habitants comment ils doivent vivre. Déjà la Cité radieuse flèchait les usages, laissait peu de marge, de flexibilité.
L'immeuble avait été conçu avec une grande liberté architecturale, beaucoup d'innovations architecturales. Certaines se retournent aujourd'hui contre le bâtiment. Le chauffage fonctionne très mal et presque tous les appartements disposent de chauffages d'appoint électrique. Le système d'air pulsé et extrait multiplie les conduits, qui ont aidé fumées et gaz à se propager jeudi et vendredi. Surtout, l'architecture en alvéole réserve des vides d'air entre les cellules et les plaques de plâtre des appartements. Là-dedans, de la laine de verre poussiéreuse, du bois sur lequel sont vissées les parois. Un festin radieux pour les flammes.
Olivier Bertrand
(1) Ce post doit beaucoup au récit de Thierry Durousseau, ainsi qu'aux photos qu'il nous a confié. Quelques ouvrages pour aller plus loin :
- "Le Corbusier, l'Unité d'habitation de Marseille" de Jacques Sbriglio, Parenthèses (1992)
- "Le Corbusier", de Kenneth Frampton, Hazan (1997)
- "Le Corbusier" de Gérard Monnier, La manufacture (1986)
- Les mains de Le Corbusier" d'André Wogenscky, Editions de la Grenelle (1987)
(2) Sur les couleurs et Le Corbusier : "725 Le Corbusier" de Thierry Durousseau, Editions Générales (2002)





@ Henri
A Rezé, il y a un parc (boisé) de 6 ha au pied de la Maison Radieuse.
Rédigé par : bob | 13.02.2012 à 16h35
Du béton et des cités de l'exclusion qui ont participé a crée une population d'exclus et celle de toutes les maux de notre société actuelle, du gris, du fade, de l’inhumain, cage a lapins.
Rédigé par : david33 | 13.02.2012 à 12h41
@ Henri
Je ne connais pas la cité de Rézé, mais je suis surpris qu'il n'y ait pas de parc au pied de l'immeuble.
Le concept de Le Corbusier était de libérer le sol en construisant en hauteur et de l'utiliser en jardins et parc. sans doute que le dieu Bagnole a pris le dessus et transformé le parc en dépotoir à bagnoles.
Dans tous les cas, les cités de Le Corbusier ont une vie, alors que les barres construites à la même époque sont devenues des ghettos.
Rédigé par : Caustic | 12.02.2012 à 13h10
"Rédigé par : pierrelepianiste | 11.02.2012 à 18h12"
Drôle de conception de la nature et de la beauté..?
Mais bon...a chacun sa façon de voir les choses!
Rédigé par : toutoune1 | 12.02.2012 à 10h14
@caustic
Visiblement vous m'avez lu en diagonale.
J'ai parlé de la cité radieuse de Rezé et non de Marseille. Il n'y a pas de parc à Rezé, juste les parkings (en nombre insuffisant) et les conteneurs à ordures.
Pourquoi les marseillais sont ils prêts à payer 30% plus cher (si j'en crois votre affirmation)? Je peux juste formuler une hypothèse:
Si une sélection par l'argent s'est établie, elle s'auto-entretient pour rester entre gens qui ont plus de moyens.
Rédigé par : Henri | 12.02.2012 à 01h02
Il ne faut pas oublier non plus la ville de FIRMINY (Loire), le deuxième plus grand patrimoine au monde de Le Corbusier !
1 Unité d'habitation
1 Maison de la Culture
1 Stade
1 Eglise (terminée il y a 5 ans)
Rédigé par : Flexiloop | 11.02.2012 à 21h11
@ moni8 : Merci de vos commentaires. Le premier n'était pas encore paru parce qu'ici ils sont validés main par les animateurs du site. Le pluriel dans la dernière phrase est par ailleurs un peu prétentieux et l'animateur décroche parfois (et même par froid) de son écran. Bonne fin de journée.
Rédigé par : LibéMarseille | 11.02.2012 à 20h48
@Henri. Si la vie dans une cité radieuse est ce que vous dites, les occupants de Marseille doivent être un peu cons.
Je m'explique, j'ai visité la cité il y a 2 ans, j'ai été séduit et je me suis amusé à rechercher le prix d'un appart ; c'est 30% plus cher que dans les immeubles alentours. Donc, à vous croire, pour être propriétaire d"un clapier il faudrait être con et riche.
Si vous aviez visité vous auriez remarqué que l'immeuble est entouré d'un parc, c'est quand même mieux que la cour encombrée de poubelles d'un immeuble haussmannien !
Rédigé par : Caustic | 11.02.2012 à 18h46
mon commentaire sur la maison radieuse n'est pas paru, pourquoi ?
Je ne faisais que l'éloge d'un lieu où j'ai habité durant 16 ans, cet immeuble était construit de telle façon que la convivialité était de mise, nous voyions nos voisins soit dans les couloirs (rues) ou dans l'ascenceur. Nous nous rendions service entre voisins (garde d'enfants malades). J'avais 13 ans quand je suis arrivée dans cette nouvelles demeures. Nous étions toute une équipe de jeunes qui se sont battus pour avoir une bibliothèque une salle où se réunir. Le temps ou l'individualisme n'était pas encore présent. J'ai eu mes enfants dont deux sont allés à la maternelle au-dessus de l'immeuble. Je n'ai que de bons souvenirs. Nous en sommes partis pour raison professionnelle.
Rédigé par : moni8 | 11.02.2012 à 18h30
@toutoune1
Rien à voir avec les barres HLM auxquelles vous semblez penser. Le Corbusier a révolutionné l'architecture, on ne peut pas comparer son œuvre aux nombreuses barres HLM postérieures.
Et interrogez-vous sur ce que vous appelez "nature": il n'y a rien de naturel sur la côte française. Elle a été façonnée par l'homme depuis bien longtemps (grecs, romains et ceux qui les ont précédé). Dans ce cas là, le vieux port aussi "défigure la nature", comme tout ce qui est fait par l'homme.
Rédigé par : pierrelepianiste | 11.02.2012 à 18h12
j'ai habité à la Maison Radieuse de Rezé en 1955, date de l'inauguration, nous nous sommes beaucoup plus, deux de mes enfants sont allés à la maternelle située au-dessus de l'immeuble. Nous sommes partis pour raison professionnelle. C'était l'époque où les gens étaient moins individualistes, on pouvait compter sur les uns et les autres. Je lis plus haut qu'il n'a pas été fait pour les handicapés, mais à cette époque qui s'en souciait, la loi pour aménager les espaces, transports, administrations pour les personnes à mobilité réduite, vient juste de se mettre en place, alors à l'époque...Nous habitions le dernier étage, mais maintenant ayant le vertige je ne pourrais plus y habiter, mais quels bons moments j'ai passés.
Rédigé par : moni8 | 11.02.2012 à 18h04
Le concept est celui du clapier.
Entasser le plus grand nombre d'habitants dans le volume qui coûte le moins cher à construire.
Je connais une famille qui habite dans la Cité radieuse de Rezé.
Un duplex avec une zone de vie assez réduite au niveau bas (sans WC) et à l'étage les chambres, les sanitaires et un dégagement.
L'escalier intérieur est étroit, raide et fatiguant.
Il ne fait pas bon être vieux ou se casser la jambe, quant à être en fauteuil roulant, le "génial" Le Corbusier n'y a simplement pas pensé.
Rédigé par : Henri | 11.02.2012 à 14h46
"signés Charlotte Eérriand". Encore un effort, corrigez la correction! c'est Charlotte Perriand !!! C'est quand-même curieux qu'elle vous soit inconnue à ce point, mais c'est symptomatique du manque de culture archi/design général.
Rédigé par : Reader | 11.02.2012 à 13h44
en visitant la cité radieuse de Rezé-les Nantes, j'avais été agréablement surpris par ces appart où il était pris en respect les enfants ! les portes, fenetres, et autres accessoires avaient tout pour leur faciliter la tache...le concept de Le Corbusier n'est pas dépassé...suffirait de réactualiser la dimension des immeubles et certains détails internes....
Rédigé par : torrebenn | 11.02.2012 à 13h13
Thierry Durousseau pourrait-il donner son avis sur l'affirmation que l'on trouve dans toute la presse selon laquelle Le Corbusier se serait inspiré de paquebot pour concevoir la Cité lumineuse. Cela me parait un non sens.
Rédigé par : Caustic | 11.02.2012 à 12h02
@Roux : le parallèle avec la "Maison radieuse" de Rezé-lès-Nantes est en effet très intéressant dans la mesure où sa conception (toujours par Le Corbusier) succède tout juste à celle de Marseille.
Or, on constate que l'architecture est très similaire, mais la place de l'habitant dans l'ensemble architectural s'affirme : la "Maison radieuse" est conçue d'emblée comme une coopérative et les transports en commun pour la desservir sont pensés avant même la pose de la première pierre.
Comme si l'expérience marseillaise avait permis de pousser plus loin les idées initiées mi-19ème par Fourier : l'architecte qui s'était un temps substitué aux patrons (Godin ou Michelin) pour faire le bonheur des masses finit (ou finira) par rendre le pouvoir à ceux qui habiteront les lieux.
Rédigé par : Géraldine | 11.02.2012 à 10h55
Considérer la cité radieuse comme une simple barre en béton, et vraiment bien mal connaitre l'oeuvre du Corbusier.
Effectivement d'exterieur le batiment plait ou non, mais les appartements sont très bien conçu, meublé au design épuré et ou il y fait bon vivre.
Je ne suis pas persuadé que les gens qui vivent dans les quartiers Nord de Marseille ont des immeubles ou la vie y est aussi agréable..
Rédigé par : Macgeek13 | 11.02.2012 à 10h29
Il est curieux que l'on n'évoque pas les autres Cités en France ..;mais il s'agit à Marseille de propriétés privées , ce qui n'est pas le cas en lorraine ni dans l'Ouest de la France ...
Rédigé par : Roux | 11.02.2012 à 09h57
"...signés Charlotte Périllon..."
Préférez Charlotte Perriand!
Rédigé par : Bandin | 11.02.2012 à 09h38
Une barre en béton (HLM)laide comme toute les barres en béton...!
Elle défigure la nature (a mon sens)
Rédigé par : toutoune1 | 11.02.2012 à 09h36