À Marseille, la rue d’Aubagne porte toujours la marque de l’effondrement du 5 novembre 2018, qui a coûté la vie à huit personnes. À l’emplacement des immeubles détruits, un lieu ressources a été inauguré en octobre 2026, à l’initiative des proches des victimes, tandis que des bâtiments dégradés restent visibles dans le quartier de Noailles. Cafés, restaurants et commerces fréquentés cohabitent avec des façades murées et des immeubles placés sous surveillance.
La lutte contre l’habitat indigne s’appuie désormais sur des services municipaux dédiés et des opérations de rénovation urbaine, mais les procédures d’acquisition et la complexité des bâtiments ralentissent les travaux. Les données communiquées par l’adjointe au logement font état de 950 immeubles sous arrêté et de 472 personnes délogées. À ces difficultés s’ajoutent la pénurie de logements sociaux et les interrogations de collectifs sur la sécurité des chantiers et leurs effets sur le voisinage.
En bref
Les effondrements de la rue d’Aubagne, en 2018, ont fait huit morts et restent au cœur du débat sur le logement insalubre à Marseille.
La municipalité indique que 950 immeubles présentant des risques sont concernés par un arrêté et que 472 personnes ont dû être délogées.
La SPLA-IN conduit des opérations de rénovation des immeubles dans le centre, où les contraintes structurelles et juridiques prolongent les chantiers.
Les collectifs de riverains contestent certaines pratiques de chantier, tandis que les responsables opérationnels insistent sur la complexité technique des bâtiments anciens.
La faiblesse de l’offre sociale, avec 56 000 demandes en attente selon l’adjointe au logement, complique le relogement des habitants évacués.
À Marseille, la rue d’Aubagne reste le symbole de l’habitat indigne
Le 5 novembre 2018, deux immeubles d’habitation se sont effondrés aux 63 et 65, rue d’Aubagne, dans le quartier de Noailles. Huit personnes ont perdu la vie. Le drame a placé la sécurité des bâtiments et les conditions de logement au centre des débats marseillais, sans pour autant faire disparaître les logements dégradés ni résoudre les difficultés de prise en charge des habitants.
À l’emplacement des numéros 63, 65 et 67, un lieu ressources a été inauguré au début du mois d’octobre 2026, en présence de proches des victimes. Le projet doit accueillir des activités et des initiatives de solidarité. Liliana Lalonde, qui a perdu son fils Julien lors de l’effondrement, a expliqué que les familles souhaitaient voir naître sur ce site un espace vivant, où puissent se retrouver les habitants du quartier.
Ce nouvel usage du site ne gomme pas le contraste qui caractérise Noailles. Des établissements appréciés des visiteurs et des commerces de proximité côtoient des immeubles soutenus par des étais, des fenêtres condamnées et des logements évacués. Cette proximité entre lieux animés et habitat dégradé existe aussi dans d’autres secteurs marseillais, notamment au Panier et à la Belle-de-Mai.
Le dossier judiciaire lié aux effondrements a connu une nouvelle étape avec un procès en appel annoncé à partir d’un lundi, sans date précise dans les informations disponibles. Une quinzaine de prévenus sont concernés, parmi lesquels un ancien adjoint au maire, un architecte expert et des propriétaires. La tenue d’un procès ne préjuge pas de l’issue de la procédure : les responsabilités restent à apprécier par la juridiction.
La rue d’Aubagne est ainsi à la fois un lieu de mémoire et un chantier de transformation urbaine. L’ouverture du lieu ressources constitue un changement visible dans l’usage du site, mais elle ne répond pas à elle seule aux besoins de rénovation des immeubles environnants ni aux questions de relogement qui accompagnent les évacuations.

Un parc immobilier dégradé et des chiffres qui mesurent l’ampleur du problème
Un rapport datant de 2015 évaluait à environ 40 000 le nombre de logements indignes à Marseille. Cette estimation donne une mesure de l’ampleur du phénomène, mais elle ne décrit pas à elle seule la situation actuelle : les logements concernés, leur état et leur occupation évoluent avec les travaux, les évacuations et les procédures engagées. Les chiffres plus récents communiqués par la municipalité portent notamment sur les immeubles faisant l’objet d’arrêtés de sécurité.
L’adjointe au maire chargée du logement, Audrey Garino, indique que 950 immeubles présentant des risques sont actuellement sous arrêté. Elle fait également état de 472 personnes délogées, dont 389 prises en charge par la Ville, qui intervient lorsque les propriétaires ne peuvent assurer cette prise en charge. Ces données décrivent une activité administrative et des situations d’urgence ; elles ne signifient pas que l’ensemble des habitants concernés ont obtenu une solution durable.
Audrey Garino affirme aussi qu’environ 1 000 immeubles sont sortis du péril en six ans. Elle reconnaît que les résultats de l’action municipale ne sont pas encore généralisés. L’évolution du nombre de bâtiments traités doit donc être distinguée de la résorption complète de l’habitat indigne : un immeuble retiré d’une procédure de péril n’illustre pas, à lui seul, l’ampleur des besoins restant à couvrir dans la ville.
Selon l’élue, les signalements des habitants sont devenus plus fréquents, en partie parce que la dégradation des logements est davantage identifiée comme un problème collectif. Ce constat est une déclaration politique, et non une série statistique détaillée dans les éléments disponibles. Il souligne toutefois le rôle des locataires et des voisins dans le repérage des désordres : fissures, infiltrations, planchers fragilisés ou parties communes mal entretenues peuvent conduire à une évaluation du bâtiment par les services compétents.
La photographie d’ensemble reste donc composée d’indicateurs de nature différente : estimation ancienne du nombre de logements, immeubles sous arrêté, personnes évacuées et bâtiments déclarés sortis du péril. Les rapprocher sans préciser leur périmètre conduirait à donner une impression trompeuse de progression ou d’aggravation. À Marseille, le suivi du logement insalubre dépend autant de la qualité des données que de la capacité à intervenir sur chaque situation particulière.
Indicateur | Chiffre communiqué | Portée de l’information |
|---|---|---|
Logements indignes estimés | Environ 40 000 | Estimation issue d’un rapport de 2015 |
Immeubles sous arrêté | 950 | Immeubles présentant des risques, selon l’adjointe au logement |
Personnes délogées | 472 | Dont 389 prises en charge par la Ville |
Demandes de logement social | 56 000 | Demandes en attente, selon Audrey Garino |
Rénovation urbaine : des opérations longues et des immeubles difficiles à traiter
Après vingt ans de mandat municipal de Jean-Claude Gaudin, la municipalité de Benoît Payan a créé une direction consacrée à la lutte contre l’habitat indigne. Elle compte près de 200 agents, selon les éléments communiqués. Cette organisation vise à coordonner les interventions sur des bâtiments dont les problèmes peuvent relever de la sécurité, de la propriété, de l’occupation et du financement des travaux.
Dans le centre-ville, la SPLA-IN pilote des opérations concernant près de 180 immeubles très dégradés. La société publique rachète et réhabilite des bâtiments, avec un objectif annoncé de convertir 70 % des logements concernés en logements sociaux. La mise en œuvre suppose toutefois de traiter séparément chaque immeuble : l’état des structures, les liens entre bâtiments voisins et les situations de propriété varient d’une adresse à l’autre.
Le directeur général de la SPLA-IN, Franck Caro, décrit des immeubles parfois centenaires et présentant des pathologies très différentes. Il explique que certains bâtiments sont structurellement connectés : intervenir sur un mur ou un plancher peut avoir des conséquences sur l’immeuble voisin. Cette configuration impose des diagnostics, des mesures de sécurisation et une programmation précise. Elle contribue à expliquer pourquoi les travaux ne se résument pas à une rénovation intérieure classique.
La conservation de l’architecture marseillaise dite « des trois fenêtres » ajoute une autre contrainte. Cette organisation traditionnelle des façades et des pièces peut être préservée lorsque l’état du bâti le permet, tout en adaptant les logements aux normes énergétiques actuelles. Les choix techniques portent donc à la fois sur la stabilité, le confort et la performance du bâtiment, avec des arbitrages qui doivent être établis à partir de chaque cas.
La durée s’allonge également lorsque la puissance publique doit acquérir un bien. Audrey Garino explique que les procédures d’expropriation ont retardé les travaux de la rue d’Aubagne et rappelle que la loi protège les droits des propriétaires. Elle ajoute que certains d’entre eux rencontrent des difficultés financières réelles. Cette explication ne dispense pas les autorités de traiter le risque, mais elle montre pourquoi le calendrier d’une intervention dépend aussi de règles de propriété et de procédures qui ne se résolvent pas au rythme d’un chantier ordinaire.
Dans ce contexte, l’expression de « chantier interminable » traduit l’expérience d’habitants confrontés à des immeubles longtemps condamnés ou à des travaux étalés dans le temps. Pour les équipes techniques, la lenteur renvoie aussi à la complexité des structures. Entre ces deux réalités, la rénovation urbaine se juge sur des résultats concrets : bâtiments stabilisés, logements remis en état et solutions durables pour les personnes qui ne peuvent pas y retourner.
Relogement et politique du logement : une pression qui dépasse les procédures de péril
Évacuer un immeuble dangereux ne règle pas la situation résidentielle de ses occupants. Le relogement devient une seconde urgence, parfois prolongée lorsque les travaux durent ou que le logement initial ne peut être réintégré. Les chiffres transmis par la municipalité distinguent les personnes délogées de celles prises en charge par la Ville : sur 472 personnes concernées, 389 auraient bénéficié de cet accompagnement. Les données disponibles ne détaillent ni la durée de chaque prise en charge ni les solutions finalement obtenues.
La pénurie de logements sociaux complique cette étape. Audrey Garino estime que Marseille dispose d’environ 22 % de logements sociaux, alors que le seuil légal évoqué est de 25 %. Elle avance également que 80 % des habitants seraient éligibles à ce type de logement et que 56 000 demandes sont en attente. Ces chiffres, attribués à l’élue, illustrent l’écart entre le besoin exprimé et l’offre disponible, mais ne précisent pas les délais individuels ni la situation de chaque demandeur.
Pour une famille évacuée, l’enjeu ne se limite pas à obtenir une adresse provisoire. La proximité de l’école, du travail, des soins et des proches compte dans la continuité de la vie quotidienne. Lorsque les logements disponibles sont rares, une solution temporaire peut s’étendre et éloigner les habitants de leur quartier. Les éléments fournis ne permettent pas de quantifier ces parcours, mais ils montrent pourquoi la sécurité immédiate et le maintien des liens locaux doivent être traités ensemble.
La politique du logement intervient donc à plusieurs niveaux : prévention des risques, réparation du bâti, production de logements sociaux et accompagnement des personnes déplacées. Une action sur un seul volet peut déplacer le problème plutôt que le résoudre. La mise en sécurité d’un immeuble, par exemple, est indispensable, mais elle ne garantit pas que ses anciens occupants disposent rapidement d’un logement adapté ni que l’offre sociale augmente au même rythme que les besoins.
La ville indique aussi qu’elle peut se substituer aux propriétaires défaillants pour prendre en charge des personnes évacuées. Cette intervention publique répond à une urgence concrète, tandis que les procédures concernant les travaux ou l’acquisition du bâtiment suivent leur propre calendrier. C’est dans cet intervalle entre l’évacuation et une solution pérenne que se mesure une part importante de l’efficacité du dispositif : accompagnement administratif, hébergement, accès à un logement et information des ménages.
Les difficultés de relogement ne sont pas propres à la rue d’Aubagne, mais le drame de 2018 leur donne une visibilité particulière. À Marseille, l’ampleur des demandes sociales pèse sur chaque opération de lutte contre l’insalubrité. Sans offre suffisante, la réparation du bâti et la protection des habitants avancent à des rythmes différents.
Sécurité des chantiers : les inquiétudes des riverains face aux contraintes techniques
La rénovation d’immeubles fragilisés ne concerne pas seulement les logements en travaux. Les bâtiments voisins, les commerces et les habitants du secteur peuvent être exposés aux nuisances et aux risques liés aux interventions. En juin, les planchers des cinq étages d’un immeuble en cours de rénovation, à proximité de la rue d’Aubagne, se sont effondrés. Cet événement a ravivé les interrogations sur la manière dont les travaux sont préparés et sur la protection du voisinage.
Plusieurs collectifs ont établi un lien entre le décès d’un riverain âgé et les poussières qu’il aurait respirées sur place. Cette mise en cause leur appartient : les informations disponibles ne démontrent pas de lien de causalité médical ou judiciaire entre les poussières et le décès. Il faut distinguer cette inquiétude, qui appelle une réponse documentée, d’un fait établi sur les causes de la mort.
Kevin Vacher, membre du collectif du 5 novembre-Noailles en colère, estime que les leçons du drame de 2018 n’ont pas suffisamment été tirées. Il dénonce des opérations qui, selon lui, peuvent mettre en danger les habitants proches des chantiers et demande que les quartiers soient davantage associés aux décisions publiques. Cette position exprime une contestation de la méthode et de la concertation ; elle ne constitue pas, à elle seule, une expertise technique sur les causes de l’effondrement des planchers.
Franck Caro défend de son côté la complexité des interventions. Il décrit un travail très minutieux, compte tenu des pathologies propres à chaque immeuble et des structures parfois liées entre elles. Son argument porte sur la difficulté d’intervenir sans déstabiliser les bâtiments voisins et sur la nécessité de préserver, lorsque c’est possible, des caractéristiques architecturales anciennes. Cette explication technique n’écarte pas les questions posées par les riverains sur les dispositifs de sécurité, la gestion des poussières et l’information préalable.
Les éléments disponibles ne précisent pas le détail des mesures appliquées sur le chantier concerné, ni les conclusions d’une éventuelle inspection après l’effondrement des planchers. Il n’est donc pas possible d’affirmer quelles protections étaient en place ou si une faute a été relevée. La distinction est importante : l’événement est rapporté, les inquiétudes des collectifs sont attribuées et les responsabilités ne peuvent être déduites de leur seule succession.
Pour les habitants, la confiance dans les travaux dépend aussi de la transparence sur les étapes, les risques et les contrôles. Pour les opérateurs, les interventions doivent tenir compte de structures anciennes et parfois imbriquées. La lutte contre l’insalubrité doit avancer sans transformer les riverains en simples spectateurs d’un chantier qui affecte leur quotidien. À Marseille, l’équilibre entre rénovation des immeubles et protection des personnes reste une question concrète, à suivre opération par opération.
Journaliste passionné avec 20 ans d’expérience, je couvre l’actualité politique et sociale, convaincu que l’information est un outil essentiel pour comprendre le monde.


